Le printemps de la recherche part 3

Publié le 9 Juin 2020

Les outils d'investigation

 

Le choix des outils d'investigation dépend de la nature de l'objet d'étude et des éléments recherchés selon les hypothèses émises. Le choix des outils dépend aussi du terrain et des spécificités. 

 

La préenquête permet de vérifier la problématique, les variables et de tester les instruments ou les outils d'investigation pour voir s'ils sont bien adaptés, s'ils sont bien choisis. La préenquête est une démarche préliminaire à l'enquête qui permet de vérifier plus justement la validité des variables retenues et de tester les instruments d'investigation. La préenquête s'effectue sur environ 10 % des sujets de l'échantillon de population.

 

La visée de chaque outil est envisagée au regard de ce que l'on cherche à connaître, de ce que l'on cherche à comprendre, de la problématique et des hypothèses posées. Il existe différentes modalités d'observation. L'observation libre ou non armée : elle permet une première approche du terrain d'étude lors de la construction de la problématique. On y relèvera tout ce qui est susceptible d'être signifiant. Ces éléments seront précieux pour l'élaboration des hypothèses. Mais l'observation libre peut générer des difficultés dues à  des centres d'intérêt personnel et sources de déformation, à une limitation de nos capacités perceptives (on ne voit pas et on n'entend pas tout et notre mémoire est sélective). 

 

Les différentes formes d'observation

 

D'une manière générale , l'observation est particulièrement adaptée pour recueillir des comportements qui ne sont pas facilement verbalisables ou qui le sont trop. On risque  alors d'accéder qui a des réponses convenues  correspondant aux attentes sociales supposées. Il n'est pas rare de constater une amplitude entre ce qui est dit et ce qui est fait, car on se dissimule aux autres et à nous-mêmes en rationalisant les actions et les réactions, en se donnant des manières d'agir très éloignées des réelles motivations. La présence des observateurs génère aussi un sentiment d'évaluation et d'insécurité chez les sujets observés à prendre en compte.

 

L'observation participante est l'immersion dans un contexte donné. Elle offre l’opportunité d'appréhender les résonances émotionnelles qui prennent sens de l'intérieur. On ressent mieux ce qui se joue. La situation est observée dans toute sa singularité et permet de comprendre ce qu'il se passe avec les acteurs. Possiblement, des problèmes peuvent en dissimuler d'autres, plus cruciaux, qui apparaîtront au moyen d'une observation élargie in situ. L'observation participante consiste à prendre un rôle déjà existant dans la situation que l'on se propose d'étudier afin de ne pas séparer les phénomènes contextuels qui n'apparaissent jamais de façon isolée, et bien comprendre la situation dans laquelle on se trouve. La saisie du sens passe par un examen très détaillé des scènes sociales courantes (comme les manières de saluer, de prendre congé, de manifester sa satisfaction ou bien son insatisfaction…), par le repérage d'enchaînement interactif, d'événements singuliers, de tensions ou de conflits, d'incidents, de dissonances ou de contraintes. Les données recueillies sont alors classées et comparées pour accéder à des articulations signifiantes, des significations plus ou moins cachées qui émergent. 

 

L'observation systématisée (ou armées) permet d'accéder à des comparaisons et à l'administration de la preuve. Cette observation tend à comparer de manière objective plusieurs situations avec la possibilité d'un contrôle ultérieur. Il s'agit de déterminer un ensemble de critères pertinents et valides qui seront répertoriés sur une grille d'observation. Laquelle sera utilisée de manière systématique pour toutes les observations effectuées. On repérera avec exactitude les fréquences d'apparition de ces critères valides d'observation que l'on appelle des observables. 

 

Les outils verbaux donnent lieu à différents instruments d'investigation et permettent d'obtenir du sens sur ce qui a été observé. L'entretien de recherche dit non directif vise à recueillir de façon fiable, la logique subjective des sujets répondants.  Cela permet de recueillir un matériel discursif exempt de toute influence, de toute induction et ainsi permet de révéler de manière fiable des informations organisées selon le point de vue des sujets. Cet entretien de recherche est centré sur la relation que la personne interviewée entretient avec l'objet d'étude. Il va donc être nécessaire que le chercheur soit attentif à ce qu'on lui parle bien de l'objet de recherche et pas d'autres choses, qu'on ne décentre pas. C'est le point de vue de l'interviewé qui est valorisé,  avec une double exigence de validité et de fiabilité. Concrètement, l'enquêteur propose au sujet de s'entretenir sur une thématique en portant une attention positive à l'interviewé, sans jugement d'aucune sorte, se montrant présent et ouvert. On essaie de percevoir le cadre de référence du sujet avec certitude. Ce qui permet d'éviter toute induction et d'accéder à des données fiables par la création d'un climat de confiance. Lorsque le sujet s'interrompt, on lui laisse reprendre son souffle, et s'il ne repart pas spontanément dans son discours, on favorise la progression de l'entretien par des reformulations synthétiques qui sont élargies. Si l'on souhaite que le sujet explicite plus avant sa pensée, on exprime une réflexion plus grande avec recours à des reformulations ponctuelles. Parfois même, la reformulation sera répétitive si le sujet s'interrompt sur une phrase en suspension.

 

Les entretiens 

 

L'entretien de recherche semi-directif ou focalisé est utilisé lorsque la thématique de recherche a fait l'objet d'études antérieures sur lesquelles s'appuyer, ou après des analyses préalables d'entretiens non directifs. Des éléments signifiants auront pu être repérés par ces travaux. On utilise donc un guide d'entretien comprenant un certain nombre de dimensions préalablement repérées que l'on va mettre en jeu chez les sujets répondants. Concrètement, la moitié du temps d'entretien se fera sur un mode non directif puis seront abordées les différentes dimensions du guide d'entretien n'ayant pas été explicitées spontanément par les sujets ou ayant été insuffisamment élaborées. La pratique de la semi-directivité exige une certaine habileté pour accorder les différents éléments du guide d'entretien aux propos spontanés des sujets. 

La retranscription des entretiens est rendue nécessaire pour leurs analyses. Il faut donc enregistrer le sujet après accord de leur part et leur garantir l'anonymat et le respect du secret professionnel. Il convient d'établir une forme de contrat et climat de confiance. La retranscription des entretiens s'effectue en langage parlé et la ponctuation est celle du discours du sujet. 

 

L'entretien collectif permet de saisir ce qui est dit dans le cadre d'une discussion. C'est donc un outil particulièrement adapté à la saisie du sens partagé et des désaccords grâce à la prise en compte des interactions sociales. Le nombre des participants dépend du nombre de critères que l'on veut prendre en compte. Le lieu de passation de l'entretien collectif peut être déterminant des représentations des participants.

Pour animer un entretien collectif, il convient d'être attentif à la dynamique du groupe, de répartir les tours de parole, de solliciter ceux qui restent silencieux, d'inciter chacun à s'adresser à l'ensemble, de relancer, et recentrer le discours au besoin. Chacun des participants doit se sentir libre de dire ce qu'il souhaite dire. On pourra ainsi mieux saisir les prises de positions différentes au cours d'un processus de construction collectif de la pensée, dans un contexte social déterminé, dans une interaction sociale présente dans l'ici et maintenant. L'entretien du groupe peut aussi être utilisé dans une situation construite par le chercheur qui réunit alors des sujets porteurs de variables définies. On recueille ainsi une production de discours des acteurs sociaux engagés dans des situations réelles, mais dégagés pour l'heure de leurs enjeux dans le présent du contexte. Cela engage plus de réflexivité chez les acteurs. La finalité de ce type d'entretien est de permettre d'identifier les différentes motivations, représentations et mécanisme de défense à l'origine des prises de décisions.

 

Il s'agit toujours de recueillir du matériel pour appréhender et comprendre un phénomène, sans induction ou influence indirecte, sans biais de recherche afin d’obtenir de l'information fiable et organisée selon le point de vue des sujets. L'entretien de recherche est toujours centré sur la relation que la personne entretient avec objet d'étude.

 

La finalité d'un entretien de recherche est d'objectiver un savoir, même s'il s'agit d'une connaissance subjective, ayant accédé à la logique subjective de chaque sujet au regard de l'objet proposé à l'étude. On recueille des informations singulières pour construire une information sur le sujet donné : ce qui passe par la recherche d'éléments invariants d'une situation donnée ou d'un objet donné en plus d'éléments singuliers à chacun des sujets ou acteurs observés ou pris dans la situation.

 

Le questionnaire

 

C'est un outil pour atteindre des variables externes. Par exemple: connaître le nombre d'enfants dans un foyer, la classe d'âge d'un sujet, le temps passé quotidiennement devant un poste de télévision ou à effectuer une autre occupation quotidienne . Le questionnaire est un outil simple à utiliser, riche quantitativement, qui permet une exploitation statistique facilitant la réalisation de multiples corrélations. Le questionnaire peut être administré collectivement, ce qui permet un grand nombre de passations en peu de temps. Il peut aussi permettre de contacter des personnes à distance (email, formulaire sur internet). Le questionnaire est cependant modeste qualitativement. Il est un mauvais prédicateur du comportement parce qu'il supprime les conditions du champ dans lequel il s'inscrit. On n'a pas accès à des faits réels, mais seulement à des faits rapportés par le sujet, comme dans l'entretien. Cependant, à la différence, il ne permet pas de déduire du comportemental et du cognitif de ce qui est rapporté au moyen de l'interaction de la discussion. De plus si la passation et le dépouillement du questionnaire sont aisés, l'élaboration d'un questionnaire est plus complexe.  Elle s'effectue à partir de l'analyse de contenu d'entretiens afin que les questions formulées ne soient pas projectives, mais exprime bien quelque chose de réel et d'éprouvé, assez fréquemment formulé par les sujets à l'égard de l'objet de la recherche. Le risque est sinon de construire un questionnaire qui fonctionne un peu à l'aveugle en posant des questions que les personnes ne se posent pas ou dont les réponses ne vont pas répondre à la problématique. Le questionnaire est souvent associé à un autre instrument d'investigation, en bien des cas il ne peut seul suffire. Nous avons le questionnaire à question ouverte qui n'encode pas les réponses des sujets, ce qui leur donne un sentiment de plus grande liberté, plus grande écoute de leur singularité. De cette manière, on mesure mieux le vécu de chacun. On peut choisir d'utiliser un questionnaire à question ouverte lorsqu'on ne possède pas encore assez d'éléments sur le thème étudié ou bien pour aborder des thèmes délicats. Le questionnaire à question fermée ou à choix multiples fixe les réponses à l'avance. Il a pour avantage la rapidité de dépouillement, mais l'inconvénient en la restriction de liberté des sujets répondants. D'ailleurs, certains sujets résistent à entrer dans des petites cases, des réponses sont parfois complaisantes selon une désirabilité sociale.

 

Le questionnaire à questions couplées comprend une combinaison de questions ouvertes et fermées. La question fermée précède la question ouverte, laquelle fait préciser la pensée du sujet. Parfois, l'inverse se produit, la question ouverte précède la question fermée, pour aider la personne à clarifier sa pensée et répondre de manière fiable à la question fermée qui sera seule prise en compte. Outre la limitation par désir de se conformer à des voeux sociaux, la mémoire peut aussi transformer un élément du réel et provoquer des biais dans le recueil d'information. D'autres difficultés tiennent aussi à la rédaction des questions : clarté, précision, absence d'ambiguïté, vocabulaire adapté aux personnes interrogées... sont attendus. Enfin, les attentes de l'enquêteur peuvent transparaître dans des inductions verbales ou non verbales qu'il convient de bien contrôler. Les échelles d'attitude sont souvent intégrées dans le questionnaire afin d'établir des profils de groupe. Ces échelles permettent au sujet de se situer subjectivement sans avoir à s'expliquer. Un profil de groupe est établi et permet des comparaisons avec d'autres groupes.

 

L'expérimentation

 

L'expérimentation procède de la création d'une situation la plus contrôlée possible. Il s'agit de mettre en place un dispositif pour mieux évaluer une situation dans toutes ses dimensions. L'expérimentation est une analyse de cause à effet, c'est-à-dire que l'on envisage l'effet d'une variable indépendante sur une variable dépendante, la réaction d'un sujet à un stimulus. L'expérimentation peut user d'un matériel verbal ou non verbal, elle est rendue nécessaire lorsqu'on veut contrôler un élément distinct en maintenant d'autres éléments constants. C'est un montage où tout est planifié. L'objet d'étude est ici parcellisé et peut perdre sa dimension globale au profit d'un aspect particulier sur lequel on met l'accent. L'expérimentation zoome sur un élément dont on veut contrôler tous les paramètres. On ne peut choisir l'expérimentation que lorsque les variables indépendantes et dépendantes sont clairement identifiées.

 

Les procédures d'analyse 

 

Chaque outil d'investigation fait l'objet d'une analyse distincte en fonction des variables indépendantes comme l'âge, CSP ou catégories socio-professionnelles, lieu d'habitation, et cetera. Cela signifie que chaque donnée est analysée distinctement. Pour certains outils, cependant, il existe différentes procédures possibles d'analyse. Avec l'entretien, on a le choix entre une analyse clinique ou une analyse du discours ou de contenu. C'est en fonction des objectifs, des hypothèses ainsi que des données recueillies qu'on optera pour une certaine procédure d'analyse. On peut tester sur un même recueil de données plusieurs procédures d'analyse différentes de manière à observer ce qu'on peut en retirer pour en apprécier les éléments manifestes et les éléments latents. L'analyse informelle est recommandée pour  des entretiens non retranscrits et des observations libres. Des éléments quantitatifs peuvent être très utiles au début de la recherche pour appréhender un terrain, comprendre ce qui s'y joue, orienter une problématique et faire se révéler des hypothèses. 

L'analyse clinique est intéressante pour les entretiens verbaux ou non verbaux mettant en relief des comportements. Il est permis une analyse plus fine que les analyses systématisées, car tous les éléments sont pris en charge sans repérage préalable en s'ajustant au discours et à l'agir des sujets. En revanche, l'administration de la preuve n'est pas possible, aucune vérification n'est vraiment possible. On apprécie un ensemble de données sans en privilégier certains paramètres. Des éléments significatifs émergent pour des mises en relations signifiantes, mais difficilement généralisables, car situés sur la personne ou une situation unique. 

 

L'analyse du discours envisage la situation d'énonciation en repérant ses principales dimensions:  sa nature, le cadre de référence du discours du sujet, les investissements dans le discours du sujet, les motivations et les attentes, les représentations des objets évoqués, la représentation du sujet lui-même, la dynamique du discours du sujet, les stratégies défensives. L'ensemble de ses dimensions permet de comprendre le fonctionnement du sujet, de reconnaître une problématique singulière au moyen d'un lien signifiant entre les différents repères. La démarche est identique pour un groupe. 

 

L'analyse de contenu peut s'appliquer au dire ou à l'agir, à la fois avec les entretiens et les observations. Elle a l'avantage à partir d'une même grille d'appréciation du contenu de permettre la vérification : ce qui confère une certaine scientificité. C'est une technique à la fois quantitative et qualitative avec une livraison possible d'informations différentes de celle que le sujet avait l'intention de transmettre. Il convient de réaliser une grille d'analyse que l'on applique à tous les entretiens réalisés. L'analyse statistique donne du sens aux questions fermées des questionnaires, à l'analyse des contenus d'entretien et de questions ouvertes, aux observations systématisées et aux expérimentations. Les entretiens sont quantifiables grâce à l'analyse de contenu qui mesure les fréquences relatives d'attitude. Les échelles d'attitude sont quantifiables par la moyenne des sommes algébriques. Les questionnaires sont quantifiés par item selon les variables retenues. On peut effectuer des représentations des résultats grâce à des schémas, des histogrammes, des diagrammes… 

 

L'analyse consiste somme toute en une présentation synthétique des résultats obtenus statistiquement pour des données quantitatives ou par éléments catégoriels signifiants pour des données qualitatives.

 

L'analyse des données est descriptive et précède la discussion des résultats : ce qu'on peut inférer, comparer, commenter, à partir de ses hypothèses, du cadre et des limites de la recherche, et de ce que d'autres auteurs ont déjà dit sur le phénomène étudié.