Zoom sur l'étude de la langue, grammaire 2

Si pendant longtemps eurent lieu des affrontements entre les tenants d'une grammaire plutôt sémantique et les tenants d'une grammaire plutôt linguistique fondée sur le signe, la connaissance sur le fonctionnement de la langue orale et écrite ne peut être de nos jours ignorée sous peine d'en abandonner la maîtrise, donc le pouvoir, à tous ceux qui ont pu y accéder. La grammaire, aussi formelle soit-elle, permet d'engranger des savoirs favorables à une maîtrise fine et experte d'un savoir lire et d'un pouvoir écrire qui fait la différence dans bien des cercles d'individus.

PRINCIPES GENERAUX DE L'ETUDE DE LA LANGUE

La langue doit être considérée comme un système régulier en appui sur des éléments structurés, reliés entre eux et hiérarchisés. Il importe de distinguer le statut de chacun des éléments des classes grammaticales et les fonctions ou rôles syntaxiques qu'ils peuvent assumer au sein des phrases et des textes.

La langue est un système de signes linguistiques, vocaux, graphiques ou gestuels, qui permet la communication entre les individus. 

La langue se distingue de la parole, c'est-à-dire l'utilisation effective du système de la langue par les locuteurs (Ferdinand de Saussure). Le langage est quant à lui la faculté humaine mise en œuvre au moyen du système Langue. Lequel est un langage parmi d'autres. La faculté de langage est en effet mise aussi en œuvre par d'autres systèmes de signes comme le geste, le dessin, le vêtement par exemple. Ainsi, la linguistique est donc nécessairement englobée par une discipline plus large aux objets plus nombreux qui constitue la science générale des signes et de la signification : la sémiologie ou sémiotique. 

La langue est avant tout un média pour apprendre, pour apprendre dans diverses disciplines, et aussi pour apprendre d'elle-même afin de la mieux maîtriser grâce aux apprentissages grammaticaux et orthographiques. La langue outil de communication devient alors un objet d'observations et d'études grammaticales en vue de réinvestissements notamment écrits. Il existe une langue scolaire qui comporte des expressions, des usages propres à l’école, des formes ritualisées comme "rangez-vous, tenez-vous bien ou encore sortez vos cahiers, copiez vos devoirs". Ces formes ne font pas nécessairement sens pour les élèves nouvellement arrivés et certains autres élèves qui n'ont pas encore assimilé leur métier d'élève. Certains élèves peuvent être déroutés de certaine façon de dire et d'écrire propres aux mathématiques, à l'histoire, à la géographie et à la biologie. Les élèves allophones dont la langue maternelle n'est pas la langue officielle, en bien des cas la langue de scolarisation, peuvent aussi éprouver des difficultés. 

Les élèves "mal francophones" sont souvent des élèves issus de famille étrangère qui n'ont pas bénéficié d'un bain langagier suffisant pour manipuler la langue française et se trouver à même niveau avec leurs camarades de classe. Cela s'explique au travers de la différence qu'établissent les psycholinguistes entre activité épilinguistique et activité métalinguistique. L'activité dite épilinguistique est l'utilisation de la langue non contrôlée, favorisant une dimension outil de la langue avec une maîtrise fonctionnelle des règles et des usages langagiers, dont la connaissance est implicite. En revanche l'activité métalinguistique se caractérise par une utilisation contrôlée et planifiée de la langue ainsi que l'adoption d'une attitude réflexive. Nous sommes dans une dimension de contrôle délibéré de l'usage des règles de grammaire, favorisée par la dimension d'objets d'étude de la langue que font adopter les activités scolaires. Le caractère conscient de l'action est les critères pour différencier les comportements "méta" et les comportements "épi". Tout se joue dans la prise de conscience de l'élève. Il s'établit ainsi la différence entre les connaissances épi (non conscientes et implicites) et les connaissances méta (explicites et conscientes). Les premières sont clairement un prérequis des secondes. Il se trouve que les élèves mal francophones n'ont pas développé les aptitudes épilinguistiques de manipulation inconsciente de la langue afin de pouvoir développer une posture métalinguistique de contrôle sur la langue, d'étude des mécanismes du système langue. Une nécessaire mise à niveau est alors indispensable. C'est une forme de rattrapage avec un travail différencié qui s'impose. 

Retenons que la réflexion grammaticale est avant tout une conscientisation d'une connaissance implicite. C'est la prise de conscience d'un implicite, c'est le passage d'un implicite vers un explicite du fonctionnement du système langue. On peut dire que c'est en quelque sorte une analyse d'une pratique langagière, rendue possible, car les apprenants sont déjà des sachants grâce au bain linguistique dont ils ont bénéficié dans leur prime enfance en écoutant parler les adultes dans leur langue maternelle. Cela étant pour que la langue devienne progressivement un objet d'étude qui s'affirme, un effort de décentration sur la pratique langagière de la part des élèves est absolument nécessaire. Il n'y a pas d'appel automatique à la curiosité sur la langue, il n'y a pas a priori de curiosité naturelle sur la langue. Le système langue est un phénomène abstrait, parler de la langue avec la langue et avec des mots spécifiques qui en sont issus souligne une grande abstraction conceptuelle. En règle générale, il convient de partir de ce que sait déjà l'enfant, à savoir la possibilité de distinguer assez jeune des phrases grammaticales des phrases agrammaticales.

Concernant les élèves mal francophones, il s'agit de les conduire à communiquer dans des situations favorables qui permettent d'entrer à la fois dans la langue et une culture nouvelle. Parmi les problèmes récurrents que ces élèves rencontrent se trouve celui de l'emploi de la préposition après le verbe. Il n'est pas aisé en effet de mémoriser la liste interminable des variations dans l'utilisation des prépositions. Par exemple, saisir la distinction entre jouer à quelque chose et jouer de quelque chose peut se révéler très ardu pour un allophone, sans parler du sens complètement différent que prend le verbe lorsqu'il est employé à la forme pronominale : se jouer de quelqu'un ou de quelque chose. Ces élèves comprennent difficilement qu'on joue de la flûte et qu'on joue à la flûte un air de Mozart tout en se jouant des difficultés présentées par le morceau. Ces problèmes entraînent ainsi des erreurs non seulement dans la rédaction, mais aussi dans la compréhension des textes puisque la pronominalisation de certaines parties du discours est souvent reliée à l'emploi des prépositions. L'ordre des pronoms de remplacement dans la phrase donne aussi du fil à retordre aux élèves surtout s'ils cherchent à systématiser la position des pronoms d'après leur fonction complément direct ou indirect puisque me ce nous et vous peuvent occuper indifféremment la place de complément direct ou indirect. Pour certaines règles orthographiques, des exercices de prononciation et d'écoutes aident certains élèves à différencier les sons, notamment en ce qui concerne le système verbal et à mieux saisir le sens d'un discours oral. Il apparaît parfois une incapacité à entendre correctement les phonèmes de la langue française. Les formes je mange, j'ai mangé, je mangeais sont identiques, par exemple, pour des élèves hispanophones parce que dans leur langue maternelle ces sons n'existent pas. Ils n'arrivent pas à les distinguer. 

Les élèves doivent saisir que la communication s'effectue au moyen d'énoncés composés de mots qui sont regroupés et organisés afin de produire une signification. Cet assemblage de mots forme une construction qui établit des relations entre des éléments regroupés autour du nom et du verbe. À l'écrit, ces énoncés sont transcrits en phrases segmentées par une ponctuation, alors qu'à l'oral, ce sont des suites de mots avec plus ou moins de prosodie, ou d'intonation, avec des construits plus souples et non soumis à l'épreuve orthographique. La révision de nombreuses graphies possibles pour un même phonème facilite la recherche dans le dictionnaire. Par exemple, comment découvrir le sens ou l'orthographe d'un mot comme austère si l'on ne sait pas par quelle lettre commence ce mot : un o ou bien au, eau, ho...

Des erreurs récurrentes relevées sur la circonscription de Bobigny (93) montrent des difficultés de différenciation des sons, l'utilisation excessive de mots génériques au détriment de noms particuliers qui enrichissent le lexique. Un  stock de mots très faible découle de ce constat. On remarque aussi une incompréhension des expressions idiomatiques, par exemple : « il pleut des cordes ».Le niveau lexical montre un langage relâché avec une méconnaissance des différents niveaux de langue et de lexique qui ne sont des registres pas des registres maîtrisés. Il apparaît aussi une propension à l'invention de mots. On observe de nombreuses fautes dans les chaînes d'accord orthographique, des difficultés de maniement des prépositions. L'inversion de la forme interrogative n'est pas maîtrisée.  Des confusions entre les différentes formes interrogatives sont à noter. Des inversions entre le verbe et le sujet ne sont pas comprises. Des mots sont mal connectés entre eux, on peut observer l'absence du sujet apparent comme l'absence de la négation. La conjugaison des verbes comporte beaucoup d'erreurs, le genre des mots en masculin et féminin n'est pas maîtrisé, tout comme les pronoms possessifs et relatifs qui manquent également de maîtrise. Du coup, il semble nécessaire pour l'équipe de formateurs de la circonscription de défendre des exercices de discrimination sonore et de répétition, des jeux avec les sons et les mots.  Un travail de dictée à l'adulte doit être systématisé ainsi que les affichages des mots utilisés en classe au fil des leçons pour en fin de journée effectuer une revue contextualisée de ces mots. Un travail d'écriture avec des contraintes oulipiennes ou des expressions idiomatiques ainsi que la lecture magistrale de l'enseignant sont à développer. L'identification des groupes nominaux avec des manipulations de mots ou de phrases étiquettes est un exercice essentiel pour construire des définitions grammaticales et amener à observer les règles orthographiques qui en découlent. En amont, un travail sur le sentiment linguistique en termes de "cela se dit" ou bien "cela ne se dit pas" conduit à une grammaire davantage explicitée dans les classes supérieures où l'on s'attache à définir les phénomènes de la langue.

PRINCIPES LINGUISTIQUES

Selon Bentolila, les langues sont bâties pour l'inattendu et non pas le banal et le conforme. Elles permettent de dire l'invisible et l'imprévisible et en cela elles sont libérées de certaines contraintes grâce à des assemblages audacieux qui évitent une multiplication à l'infini des mots désignant toutes les réalités du monde, mais permettant des assemblages ingénieux. Et, ce sont les mécanismes de cet assemblage qui constituent les règles fondamentales de la grammaire et les clés de construction d'une sémantique. On pourrait dire selon Bentolila que la grammaire rassemble ce que le lexique sépare. Les langues possèdent cette capacité d'aller plus loin que l' œil, car elles exercent sur les mots un pouvoir grammatical qui ne reproduit pas la fidélité du monde, mais va bien au-delà. De manière à prouver que la grammaire est bien libératrice quand on la dit contraignante, Alain Bentolila prend pour  exemple la phrase suivante : "La chèvre de Monsieur Seguin tua le loup". Le linguiste explique que "nous savons que Monsieur Seguin n'est pour rien dans la mort du loup parce qu'il est lié à "chèvre" par la préposition "de". Nous comprenons que c'est la chèvre qui est responsable du meurtre du loup parce que le mot "chèvre" est placé avant "tua" et que le loup ne vient qu'après". Bentolila souligne ainsi que sans les indicateurs grammaticaux, les langues ne pourraient remplir leur mission de création, le style serait inexistant. "Imaginez en effet que l'on place dans un chapeau les trois mots : loup, chèvre, et tuer et qu'on laisse leur sens respectif décider des rapports qu'ils vont nouer entre eux. Nous obtiendrons à coup sûr un résultat fondé sur le prévisible et l'attendu; le loup se verrait confier le rôle attendu d'agent, la chèvre jouerait celui non moins prévisible de patient. Une langue qui se priverait du pouvoir de la grammaire livrerait ainsi ses énoncés aux interprétations banales et consensuelles fondées sur l'habitude, la routine et le statu quo. » (Alain Bentolila, d'après le site internet TFL).

Il nous semble que le rôle de l'école est de dire la norme sociale, mais en la relativisant. C'est ainsi donner accès à la diversité des niveaux de langue, des registres de langue à tous les élèves et étudiants.

La linguistique s'attache à la description scientifique des phénomènes langagiers, tandis que la grammaire scolaire vise essentiellement l'enseignement de la langue telle qu'elle se doit parler pour socialement viser l'intégration et l'autonomie. 

POINT HISTORIQUE

Dans le tournant des années 1960 - 1970, la linguistique structurale et la grammaire générative et transformationnelle issue des travaux de Chomsky prévalaient. On a importé de ce foisonnement d'études linguistiques des concepts et des méthodes dans l'enseignement de la grammaire qui ont renouvelé et remis en cause en partie la grammaire traditionnelle avec une nouvelle analyse de la phrase en groupe, des opérations linguistiques de base comme la substitution, le déplacement, l'addition et l'effacement. Puis au tournant des années 1975, on a poursuivi l'analyse de la phrase en se penchant en plus sur la pragmatique, c'est-à-dire sur les conditions d'utilisation de la langue. Les grammaires de texte et l'analyse du discours se sont alors développées. La notion de discours, non réduite à un ensemble plus ou moins vaste de phrases, a conduit à envisager la langue dans sa dimension sociale et psychologique. Dans les années 1980, la linguistique a subi l'influence des sciences cognitives, avec le développement d'une nouvelle sémantique prenant en compte les logiques de l'interaction et de la compréhension. Avec les années 2000, on observe un regain d'intérêt pour la morphologie ou la formation des mots, la conjugaison, et sur l'enseignement de l'oral. Le modèle de la phrase écrite sujet-verbe-complément est en fait très différent de celui de la phrase orale. On essaie de comprendre les mécanismes de ce dernier. Des études sont également effectuées sur la syntaxe, l'énonciation et l'intonation de la phrase orale. On approfondit les connaissances sur la sémantique cognitive ainsi que l'énonciation et l'interaction dans le cadre de la conversation. La sociolinguistique apparaît nettement en retrait sauf en ce qui concerne le langage des jeunes. Nous vivons de nos jours une époque de fragmentation linguistique qui est marquée par la diversification de la société, les médias, nombreux et plus ou moins communautarisés. Ces derniers ne jouent plus un rôle d'unification, ils encouragent au contraire la diversification de la langue. Selon les radios aussi variées que France Inter, Fun radio ou Skyrock, le langage utilisé n'est pas le même. Cette nouvelle donne à une incidence sur la recherche linguistique qui se tourne vers l'étude du langage des jeunes ou du langage des quartiers. La plupart des chercheurs s'accordent pour reconnaître la grande créativité lexicale et la mobilité de ce langage jeune du moins à l'oral. Il n'en demeure pas moins que cette langue est à la fois imitée, moquée, récupérée, parfois stigmatisée. Elle entretient une certaine forme de conflit social. Sa pratique exclusive peut freiner l'intégration des jeunes des quartiers dans la société française. En retour, on assiste à une forte crispation normative quant à la question de la rectification de l'orthographe proposée en 1990 pour assouplir la norme. Les polémiques ne cessent pas. Notre société est ainsi bien normative et la maîtrise ou non de la langue demeure un facteur de différenciation sociale. On peut continuer à dire avec Pierre Bourdieu qu'il existe une production langagière valorisée ou dévaluée sur le marché linguistique. L'insécurité linguistique perdure. Et avec elle, l'échec scolaire, les chèques professionnels, voire l’échec civique. Car l'incapacité de mettre en mots sa pensée par manque de maîtrise langagière signe une défaite. La défaite de la langue est conséquemment la défaite de la pensée. Il faut pouvoir mettre ses propres mots sur le savoir des autres, organiser ses connaissances avec l'instrument langue. 

Quelques précisions de définition :

La langue n'existe pas en soi, elle se pratique. La langue est mise en discours. La langue est une reconstruction des grammairiens, des linguistes qui ont pris des productions langagières comme des objets d'étude. À partir de ce corpus, ils ont reconstruit un système syntaxique, lexical et orthographique. Ils ont produit une réflexion sur le langage qui s'énonce en catégorie (nom, verbe, déterminant, adjectif) et en règles, normes concernant la phrase, le texte, le discours.

Le langage renvoie à la manière dont nous utilisons la langue pour communiquer, nous exprimer, exprimer des affects, exprimer une identité, pour raconter, décrire, expliquer, argumenter, élaborer de la pensée, dire sa conception du monde. Le langage est lié au vouloir dire de chacun, à un vouloir dire qui va se clarifier et prendre forme à travers la langue dans le choix des mots, des phrases, de l'ordre des informations, et de la visée du propos.

L'acquisition de la langue est postérieure au langage. Le bébé possède le langage, un système symbolique qui lui permet d'interagir avec le monde, avec son entourage au moyen de cris, de pleurs, de gazouillis. Il peut potentiellement apprendre toutes les langues. Petit à petit, ce système symbolique va se manifester dans une langue particulière. 

On peut ainsi distinguer ce qui est de l'ordre de la langue, du système langue, du linguistique et ce qui relève du langagier, du langage, c'est-à-dire de la manière dont on utilise la langue. On parle aussi de pratiques langagières.

(d'après Annie Portelette, CRDP de Créteil, maîtrise de la langue/maîtrise des usages de la langue)

La grammaire est un usage scolaire, un processus pour une future maîtrise de l'écrit ainsi que de la pratique orale. Toutes les langues ont en fait une grammaire implicite, c'est-à-dire un ensemble de règles de fonctionnement sans que celle-ci ait fait l'objet d'analyses par les grammairiens. La grammaire d'une langue n'est pas une invention de grammairien, elle préexiste à toute étude sur le fonctionnement de la langue. La grammaire est une résultante directe de la créativité des groupes humains qui afin de pouvoir communiquer, faciliter les usages de la communication ont élaboré des règles pour que les échanges puissent avoir lieu et que tout un chacun se comprenne.

La règle grammaticale est la garantie d'un parler commun, d'une intelligibilité entre les groupes humains. La dimension sociale du langage implique un apprentissage précoce, en des lieux multiples, selon des canaux de communication (famille, média, voisin, service) ou par une alternance d'essais et erreurs avec des ajustements successifs dans l'acte de communication. Chaque sujet se construit de manière implicite dans les interactions avec les autres la morphologie et la syntaxe de sa langue.

Une forme d'auto-apprentissage de la langue parlée s'opère dans toutes les situations et les activités quotidiennes auquel le sujet est confronté. La grammaire est un appareillage qui s'instaure sur du « déjà su », c'est comme une renaissance de son langage qualifié et signifiant.