Débat sur la Formation des enseignants : silence, on «réforme».

La refonte de la formation des professeurs, dont le principe a été arrêté par la loi Blanquer en 2019, est censée remplacer une formation trop théorique par plus de «professionnalisation». La part des disciplines critiques y est condamnée au profit d'une logique managériale.

Tribune. Alors que d’horizons très différents nous parviennent des appels pressants à réfléchir à un «après» de la pandémie plus juste et plus démocratique, le ministre Blanquer poursuit sa mise au pas du monde enseignant dont un des volets est la «réforme» de la formation. Elle est, une nouvelle fois, menée au nom de la «professionnalisation», mais de quelle «professionnalisation» s’agit-il ?

Enseigner est un métier qui s’apprend, tout le monde en convient. Cet apprentissage concerne à la fois la maîtrise des connaissances à enseigner et celle des méthodes pédagogiques et il nécessite une expérience d’enseignement sur le terrain encadrée par des professionnels. Or, pour les concours de recrutement des enseignant·e·s, le ministère entend diminuer de manière drastique la part de tout ce qui pouvait relever de la maîtrise des connaissances et de la réflexivité critique pour valoriser les épreuves dites «pédagogiques» ainsi que la «vérification» des motivations des candidat·e·s. Pour cette «vérification» est prévue une nouvelle épreuve orale d’entretien visant notamment à évaluer la capacité des candidat·e·s à se situer «par rapport aux valeurs et exigences du service public et de la République» qui s’apparente fort à un entretien d’embauche dans l’optique du management d’entreprise cher au ministre.

 

Cette réduction significative de la part réflexive dans la formation était souhaitée depuis longtemps par les idéologues de la normalisation néolibérale du secteur de l’éducation en France, au prétexte qu’il faudrait adapter l’enseignement à la scolarisation de masse. Il s’agit pour ces idéologues de donner toujours plus de place à ce qu’ils nomment «l’éducation civique et comportementale» et «la transmission des valeurs politiques et morales» (les «valeurs de la République» et au premier chef la laïcité) pour réduire celle des «connaissances» dont la part est jugée excessive actuellement.

Quant à la «pédagogie» dont se gargarise le ministère blanquériste, elle est déjà bien connue, c’est un ramassis de recettes de prêt-à-enseigner grossièrement légitimées par la caution approximative des neurosciences et plus récemment, avec le confinement, pimentées par la promotion du nouveau Graal qu’est devenu l’enseignement numérique à distance, le tout transmis par le haut aux exécutants d’en bas qui doivent s’en débrouiller sans rechigner.

La part des disciplines réflexives et critiques est condamnée dans cette nouvelle logique managériale à être réduite à la portion congrue. L’évolution de l’institution Education nationale conduite par Blanquer va tout à fait dans ce sens. Le ministre a nommé un conseil scientifique de l’Education nationale composé pour l’essentiel de scientistes et de neuroscientifiques. Placé à sa tête, Stanislas Dehaene, professeur de psychologie cognitive et expérimentale au Collège de France, ne cesse de stigmatiser «l’idéologie» et défend la neutralité absolue de la science. Ce comité ne comporte aucun représentant des sciences humaines et sociales : «Les humanistes et les humanités semblent avoir disparu des préoccupations politiques de notre système d’éducation», comme le souligne Roland Gori dans la Nudité du pouvoir. Comprendre le moment Macron (Les Liens qui Libèrent, 2018, p. 103.)

La réflexion, la prise de distance, le regard critique sur ce que les enseignant·e·s vont enseigner, qui sont indispensables pour toute véritable professionnalisation, c’est précisément ce que les responsables de cette «réforme» ne veulent pas.

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