Zoom sur les tics de langage

De «chouette» à «swag», en passant par «vachement» et«dar», ces expressions sont symptomatiques d’une certaine époque. Florilège.

Les tics de langage et expressions familières rythment notre vocabulaire. Ils disent quelque chose de notre époque. Il y a quelques décennies, il n’était pas rare de ponctuer son propos d’un vigoureux:«c’est bath!». On entendait aussi au détour d’une conversation des expressions comme «c’est marre», «chouette» ou «épatant». Ces formules ont bien changé. La langue française se pare des couleurs de son temps, et évolue naturellement au gré des époques et des habitudes langagières. Ces dernières témoignent de la décennie dans laquelle nous vivons.

C’est bath! et «c’est ouf!»

Cette formule ne vient pas d’une autre planète. Quiconque né dans les années 1960 la connaît et l’a déjà peut-être utilisée dans sa jeunesse. Empruntée à l’argot, elle se disait de tout ce qui était «beau, joli, bon ou agréable», selon le Trésor de la langue française. «Bath» apparaît au XIXe siècle en tant qu’adjectif populaire de «beau». Il semble qu’il soit emprunté à l’anglais, du nom de la station balnéaire Bath, très prisée par la haute société anglaise au XVIIIe siècle. Deuxième hypothèse: le mot est une forme apocopée de l’argot batif : «joli», ou bien s’est-il formé sur l’onomatopée «bath», exprimant l’étonnement.

«Bath» a aussi désigné un «papier à lettre d’excellente qualité qui a joui d’une grande vogue à la fin du siècle dernier», et que l’on fabriquait... à Bath. D’où le sens de «beau». Quoi qu’il en soit, «c’est bath!» a aujourd’hui un air délicieusement suranné. On lui préfère aujourd’hui:«c’est ouf!» («c’est fou» en verlan).

«C’est marre!» et «ça me soûle!»

Cette expression a presque totalement disparu. Le mot «marre»apparaît en 1943, note le dictionnaire. Son synonyme est «ça suffit», et plus récemment: «stop!» ou «ça me soûle». Le mot maré se comprend au XIXe siècle dans le sens de «assez». On disait alors «j’en ai maré». Si son origine est incertaine, il est probablement dérivé de marer, se marer, soit «s’ennuyer». Au XIIIe siècle, on note la présence des mots marrement, «chagrin, déplaisir», marrissement, «déplaisir», et marance, «affliction, faute légère» et «toute sorte de faute, d’infraction aux règles».

Notre verbe «se marrer», qui est synonyme aujourd’hui de «rire», a donc signifié auparavant... «s’ennuyer»! Son sens actuel s’est peut-être formé par antiphrase de se marrer, qui signifie aussi: «rire (amèrement) de quelque chose qui devrait plutôt faire pleurer».

«Épatant», «vachement», «branché» et «swag»

Jean d’Ormesson en était friand. Il aimait à dire de sa voix souriante et reconnaissable entre toutes: «c’est épatant!». Le mot signifie: «qui provoque l’étonnement, qui suscite l’admiration», et «qui procure une grande satisfaction». Aujourd’hui un brin désuet, il a été remplacé dans les années 2000 par l’expression «c’est swag», c’est-à-dire «c’est bien, stylé, cool», qui tend aussi à disparaître. Swag a pour sens en anglais«butin» .

Entre «épatant» et «swag», il y a eu le mot «branché», qui devint«chrébran» en verlan et signifie: «être à la mode». Sans oublier«vachement», qui a d’abord voulu dire «d’une manière vache, méchante, dure» , avant d’être synonyme de «vraiment, absolument».

«Chouette» et «c’est dar»

L’anglais a progressivement poussé au placard les interjections françaises. Si l'on entend encore de temps en temps le joli mot «chouette», son usage se raréfie. Une personne «chouette» est «d’un commerce agréable, dont le comportement est digne d’éloges», lit-on dans le thésaurus. C’est aussi «ce qui est parfait en son genre». Le mot est attesté en français depuis 1825 pour qualifier ce qui est «bon, agréable». Il a aussi pu qualifier une prostituée, «d’après le comportement attribué à cet oiseau», car en ancien français, choëter signifiait «faire la coquette».

«C’est dar» est le petit dernier en date, bien que son emploi s’essouffle parmi les jeunes. Il est synonyme de «bien, super, appréciable», ou à l’inverse, de «difficile, chaud». «Dar» est le verlan de l’anglais hard, «dur, difficile». Il se serait aussi construit sur le mot d’argot «chaudard», qui désigne «une situation dangereuse, qui comprend des risques» .

«À-Dieu va!» et «yolo»!

Elle sonnait comme une bénédiction. «À Dieu-va», «adieu-va» ou «à-Dieu-vat» était une formule courante il y a quelques décennies. Synonyme de «à la grâce de Dieu», elle est empruntée au lexique de la marine, renseigne le Littré. C’était «le commandement que le timonier donnait à l’équipage d’un bâtiment pour virer de bord vent devant». Elle signifie: «tout ira bien», «aie confiance». Les adolescents ont adopté au début des années 2010 l’acronyme «YOLO», «You Only Live Once» («Tu ne vis qu’une fois»), popularisé par le rappeur Drake dans sa chanson The Motto en 2011. Très en vogue sur les réseaux sociaux, «yolo» est l’héritier anglo-saxon de la formule latine «Carpe Diem».

«Être croc, morgane de quelqu’un» et un «crush»

Vous l’aurez sans doute remarqué, la jeune génération actuelle parle de«crush» quand elle est attirée par quelqu’un. Dans les années 80, on disait: «être morgane», ou «être croc». Le chanteur Renaud en a même fait le titre de l’un de ses tubes: «Morgane de toi». Le «crush» s’est formé d’après le verbe anglais to crush, «écraser, broyer», qui vient de l’ancien français cruisir, croissir soit «rompre, casser», puis «foule, cohue», et enfin «béguin, coup de cœur, engouement». «Morganer» est synonyme en argot de «mordre, manger» , tout comme «être croc de quelqu’un» est une abréviation du verbe «croquer». La vue d’un être désirable nous fait en effet dire: «j’ai envie de le croquer».

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :