Débat : formation des professeurs, une improbable réforme ? la saga Blanquer...

Septembre 2020. La réforme est toujours "in the air". De quoi va-t-elle réellement accoucher sur les terrains de la formation des enseignants ? Il était curieux, il y a 12 mois, de changer de nom tout en gardant la même maquette de formation. Quelles autres curiosités, cette nouvelle année scolaire va t-elle nous réserver, outre la pandémie de la Covid 19, sur le front de l'éducation nationale et de la formation des enseignants ?

La réforme de la formation des professeurs : Selon Pierre Merle, l’actuelle formation des professeurs n’est pas pleinement satisfaisante, la réforme de la formation prévue dans la loi Blanquer de 2019 ne permettra pas une amélioration de la formation des professeurs et ne répond pas aux défis auxquels l’institution scolaire est confrontée.

Toutefois, l’organisation de la nouvelle formation des professeurs déplace les difficultés constatées sans résoudre celles-ci. Elle risque aussi, pour plusieurs raisons, de provoquer des effets pervers. 
Premièrement, avec la nouvelle organisation de la formation, les étudiants de master 2 ne seront plus des professeurs stagiaires, c’est-à-dire des fonctionnaires percevant le salaire d’un professeur débutant, environ 1400 € net mensuels, mais des étudiants en stage. Comme en 2008, la nouvelle organisation de la formation permet de réaliser des économies budgétaires substantielles avec la suppression de plus de 10000 postes de fonctionnaires stagiaires. Assurant un enseignement de six heures hebdomadaires, la rémunération des étudiants de seconde année serait - cette question centrale n’est toujours pas réglée - de 600 € net mensuels, soit l’équivalent du tiers de la rémunération d’un professeur contractuel débutant titulaire d’une licence. Cette rémunération risque de poser des problèmes financiers aux étudiants dont l’établissement scolaire sera éloigné des centres de formation de l’INSPE. Pour ces étudiants, les frais de déplacement et les contraintes de logement constitueront une source supplémentaire d’abandons de la formation, déjà constatés en seconde année du master MEEF actuel.
Deuxièmement, la nouvelle organisation du concours d’accès au professorat aboutit, pour les étudiants en deuxième année de master, à une mise en concurrence de trois objectifs : assurer un service d’enseignement à tiers temps jugé nécessaire à l’apprentissage du métier, réaliser un mémoire de recherche, réussir leur concours. Soit le dernier objectif l’emportera sur les deux autres, soit les étudiants focaliseront leur énergie sur la préparation de leur enseignement hebdomadaire au détriment de leur réussite au concours et de leur mémoire de recherche. Déjà, dans l’actuelle formation des professeurs, en deuxième année, les professeurs stagiaires sont souvent débordés par la préparation de leurs cours, à laquelle s’ajoute la rédaction d’un mémoire de recherche. Leur situation ne pourra être que plus défavorable lorsque ces étudiants auront, de surcroît, à préparer le concours. Le mémoire de recherche risque d’être encore plus négligé alors même qu’il est essentiel pour les futurs professeurs. Ceux-ci doivent être capables, a minima, de disposer de données d’enquête (observations, entretiens, documents divers…) et d’évaluer la pertinence de leurs pratiques pédagogiques afin d’être toujours vigilants à l’égard des effets de mode si fréquents dans l’univers scolaire. 
Troisièmement, telle qu’elle est conçue, la nouvelle organisation de la formation des professeurs risque d’exercer des effets dissuasifs sur le nombre d’inscriptions. Dans la nouvelle organisation, l’investissement demandé aux étudiants est plus exigeant, en raison d’une seconde année particulièrement chargée, alors même que les chances de réussir sont moindres. Déjà, depuis 2018, le nombre de postes à pourvoir aux concours aux différents CAPES externes a baissé. Cette baisse a entraîné une réduction du nombre d’inscriptions de 13,8 % de 2018 à 2020. Pour la seule année 2020, malgré la stabilisation du nombre de postes aux concours pour l’année 2020, la baisse des inscriptions a été de 7,8 %. Au-delà des effets de moyenne, cette baisse est particulièrement marquée dans certaines disciplines telles que les mathématiques (-16,9 %), les sciences économiques et sociales (-22,8 %), les SVT (-15 %), l’allemand (-17,5 %), etc. De surcroît, pour l’année 2019, sur les 11 485 postes mis au concours, 7,5 % n’ont pas été pourvus en raison de la faiblesse du niveau des candidats. Ce sont les meilleurs étudiants qui se détournent du métier d’enseignant. La crise de recrutement est incontestable et la nouvelle organisation de la formation des professeurs ne peut que l’accentuer.

Les faiblesses du système éducatif français, aggravées par la crise du recrutement liée notamment à la faiblesse des rémunérations des enseignants (avec 15 ans d’expérience, un enseignant du secondaire en Allemagne gagne plus du double qu’un enseignant français), produiront à terme une perte de compétitivité économique, un délitement de l’intégration individuelle des élèves scolairement marginalisés, et l’affaiblissement d’une cohésion sociale déjà fortement éprouvée et pourtant indispensable au maintien des valeurs de la République.

Pierre Merle

La refonte de la formation des professeurs, dont le principe a été arrêté par la loi Blanquer en 2019, est censée remplacer une formation trop théorique par plus de «professionnalisation». La part des disciplines critiques y est condamnée au profit d'une logique managériale.
Tribune. Alors que d’horizons très différents nous parviennent des appels pressants à réfléchir à un «après» de la pandémie plus juste et plus démocratique, le ministre Blanquer poursuit sa mise au pas du monde enseignant dont un des volets est la «réforme» de la formation. Elle est, une nouvelle fois, menée au nom de la «professionnalisation», mais de quelle «professionnalisation» s’agit-il ?

Enseigner est un métier qui s’apprend, tout le monde en convient. Cet apprentissage concerne à la fois la maîtrise des connaissances à enseigner et celle des méthodes pédagogiques et il nécessite une expérience d’enseignement sur le terrain encadrée par des professionnels. Or, pour les concours de recrutement des enseignant·e·s, le ministère entend diminuer de manière drastique la part de tout ce qui pouvait relever de la maîtrise des connaissances et de la réflexivité critique pour valoriser les épreuves dites «pédagogiques» ainsi que la «vérification» des motivations des candidat·e·s. Pour cette «vérification» est prévue une nouvelle épreuve orale d’entretien visant notamment à évaluer la capacité des candidat·e·s à se situer «par rapport aux valeurs et exigences du service public et de la République» qui s’apparente fort à un entretien d’embauche dans l’optique du management d’entreprise cher au ministre.

 
Cette réduction significative de la part réflexive dans la formation était souhaitée depuis longtemps par les idéologues de la normalisation néolibérale du secteur de l’éducation en France, au prétexte qu’il faudrait adapter l’enseignement à la scolarisation de masse. Il s’agit pour ces idéologues de donner toujours plus de place à ce qu’ils nomment «l’éducation civique et comportementale» et «la transmission des valeurs politiques et morales» (les «valeurs de la République» et au premier chef la laïcité) pour réduire celle des «connaissances» dont la part est jugée excessive actuellement.

Quant à la «pédagogie» dont se gargarise le ministère blanquériste, elle est déjà bien connue, c’est un ramassis de recettes de prêt-à-enseigner grossièrement légitimées par la caution approximative des neurosciences et plus récemment, avec le confinement, pimentées par la promotion du nouveau Graal qu’est devenu l’enseignement numérique à distance, le tout transmis par le haut aux exécutants d’en bas qui doivent s’en débrouiller sans rechigner.

La part des disciplines réflexives et critiques est condamnée dans cette nouvelle logique managériale à être réduite à la portion congrue. L’évolution de l’institution Education nationale conduite par Blanquer va tout à fait dans ce sens. Le ministre a nommé un conseil scientifique de l’Education nationale composé pour l’essentiel de scientistes et de neuroscientifiques. Placé à sa tête, Stanislas Dehaene, professeur de psychologie cognitive et expérimentale au Collège de France, ne cesse de stigmatiser «l’idéologie» et défend la neutralité absolue de la science. Ce comité ne comporte aucun représentant des sciences humaines et sociales : «Les humanistes et les humanités semblent avoir disparu des préoccupations politiques de notre système d’éducation», comme le souligne Roland Gori dans la Nudité du pouvoir. Comprendre le moment Macron (Les Liens qui Libèrent, 2018, p. 103.)

La réflexion, la prise de distance, le regard critique sur ce que les enseignant·e·s vont enseigner, qui sont indispensables pour toute véritable professionnalisation, c’est précisément ce que les responsables de cette «réforme» ne veulent pas.   

RÉTRO RÉFORME OU LA FORMATION DES ENSEIGNANTS : UN GRAND RETOUR VERS LE PASSÉ 

Comment les enseignants sont-ils formés aujourd'hui ?

Dans des instituts nationaux supérieurs du professorat et de l’éducation (Inspé), rattachés à une université, derniers avatars de feux les instituts de formation des maîtres (IUFM), disparus en 2013, eux-mêmes successeurs des écoles normales. Les étudiants, admis après l’obtention d’une licence (bac +3) y préparent, en deux ans, un master « métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation ». En première année, ils passent les concours de l’enseignement : concours de recrutement de professeur des écoles (CRPE) ou certificat d’aptitude au professorat de l’enseignement du second degré (Capes).

Que propose la réforme ?

Celle-ci est double. D’une part, elle crée une nouvelle voie d’accès au professorat des écoles (maternelle, élémentaire). D’autre part, elle réforme la scolarisation dans les Inspé.

Sur le premier point, dès la rentrée prochaine, les élèves de terminale, qui en auront fait le choix sur la plateforme Parcoursup (limite de dépôt des vœux le 11 mars) pourront intégrer un parcours préparatoire dès la première année de licence : une alternance d’enseignements de culture générale suivis au lycée (sur le modèle des classes préparatoires), de cours à l’université adossés à la recherche, et de stages pratiques d’observation. Après la licence, les étudiants pourront poursuivre classiquement par un master et passer le concours.

Sur le second point, la réforme des Inspé déplace les concours de la fin de la première à la seconde de master.

Quels avantages ?

Selon le ministère de l’Éducation nationale, la création du parcours préparatoire au professorat des écoles offre une « professionnalisation progressive » aux futurs enseignants, rendant le métier plus attractif. Dans le même esprit, la réforme des Inspé vise à limiter ce que le Sgen-CFDT avait appelé « le bachotage intensif la première année du master ».

Quels inconvénients ?

Pour le site Café pédagogique, très suivi par les enseignants, le parcours préparatoire au lycée, en éloignant les étudiants des bancs de l’université signe «  le retour aux blouses grises » et souligne le « projet totalement rétro » de Jean-Michel Blanquer. Mais c’est la réforme de la scolarisation dans les Inspé qui provoque le plus de remous. Le déplacement des concours en deuxième année de master a une triple conséquence : les apprentis enseignants devront effectuer des stages, donc être en situation d’enseignement, sans avoir le concours ; n’ayant pas celui-ci, ils perdront une année de salaire (1 400 € nets), remplacée par une indemnité de stage de 865 € bruts ; et ils devront cumuler la même année, formation, stage et rédaction d’un mémoire. Lourd.

 

Source : https://www.ouest-france.fr/education/enseignement/la-formation-des-enseignants-sur-la-sellette-pourquoi-des-syndicats-appellent-a-la-greve-jeudi-7180813

Tribune du HuffPost : Ultime rentrée scolaire de Jean-Michel Blanquer: un quinquennat de régressions pour l'école, tribune de Yannick Trigance 

Conseiller régional IDF, Secrétaire National PS à l’Education et à l’Enseignement Supérieur

Avec une certaine idée de l'école en tête, le ministre Blanquer a pratiqué la technique du fait accompli. Il a géré la crise sanitaire à coups de protocoles jamais co-construits, constamment modifiés, toujours imposés.

Cette ultime rentrée scolaire du “quinquennat Blanquer” est marquée du sceau d’un record: celui d’un ministre qui aura tenu son poste rue de Grenelle pendant les cinq années de la présidence Macron. Nulle prétention ici de balayer l’ensemble des éléments, événements, décisions qui ont impacté durablement notre système éducatif sous l’action de Jean-Michel Blanquer: l’exercice serait long et fastidieux. Pour autant, à l’aube d’une campagne présidentielle dont on peut souhaiter, contrairement à la précédente, qu’elle place l’éducation au cœur des grands enjeux de notre société pour les années à venir, il est utile de braquer les projecteurs sur au moins trois caractéristiques de la politique éducative du ministre Blanquer qui resteront comme des marqueurs d’une certaine idée de l’École. 
 

“Je ne change rien, je change tout” 
17 mai 2017: lors de la cérémonie de passation avec Najat Vallaud-Belkacem rue de Grenelle, le tout nouveau ministre Blanquer déclare: “Il n’y aura pas une  énième loi ou réforme...”. Et d’ajouter vouloir engager une “démarche pragmatique” en conservant “ce qui fonctionne”. Engagement qu’il confirme le 26 mai 2017 lors de son discours au 94ème congrès de la Fédération des parents d’élèves de l’enseignement public (PEEP): “Il n’y aura pas de loi Blanquer, j’en serai fier.” 

En totale contradiction avec ses déclarations de bonnes intentions, le ministre engage aussitôt le démantèlement de la réforme des rythmes scolaires qui, au-delà de ses imperfections, garantissait à tous les élèves cinq matinées de classes hebdomadaires ainsi que l’accès gratuit à des pratiques artistiques, culturelles et sportives: une régression assumée dans la lutte contre les inégalités entre les élèves. 

Il supprime de la même manière le dispositif “Plus de Maîtres que de Classes” (PDMQDC) pourtant plébiscité par les équipes éducatives et abandonne la réforme du collège qui visait notamment à remettre de la mixité sociale et scolaire dans les établissements et à proposer une seconde langue à tous les élèves dès la classe de 5ème

L’évaluation du système éducatif est mise sous la coupe ministérielle avec la suppression du CNESCO (Conseil national d’évaluation du système scolaire), (...)  le ministre raye d’un trait de plume une instance d’évaluation indépendante dont notre pays a tant besoin pour améliorer son système éducatif et réduire les inégalités sociales de réussite scolaire. (...)  

Au final, malgré les déclarations de bonnes intentions, il y aura bel et bien une loi Blanquer, cette loi de “L’école de la Confiance” très vite renommée “L’école de la défiance” par bon nombre d’acteurs de l’éducation, tant la méthode utilisée tout comme le contenu ont généré, souvent à juste titre, des critiques voire des oppositions.

(...) (c’est) l’implacable technique du fait accompli qui contourne l’ensemble des corps intermédiaires que sont les associations de parents d’élèves, les syndicats enseignants, les acteurs de l’éducation populaire…  (...) Plus subtil encore: en focalisant son discours sur des représentations et des images nostalgiques d’une école idéalisée (les méthodes de lecture, le port de l’uniforme…), le ministre Blanquer a tenté de détourner l’attention de sujets de fond comme par exemple celui des classes de CP et de CE1 à 12 élèves (qui dans l’absolu peut y être opposé?). Petit rappel s’il en était besoin: ce dispositif n’a pu voir le jour qu’en supprimant des milliers de postes dans les collèges et les lycées alors que son efficacité reste encore très largement à démontrer, comme vient d’ailleurs de le souligner dans une note d’analyse l’Institut néo-libéral Montaigne pourtant très proche du ministre Blanquer.

La mainmise ministérielle sur la liberté pédagogique des enseignants via la diffusion de guides (“petits livres oranges”) qui resteront dans les mémoires s’étend jusque dans les différentes strates de l’Institution avec des personnels régulièrement amenés, souvent au prix de leur autonomie et de leurs conceptions éducatives, à faire passer les réformes descendantes du ministre, ce qui aboutira en mai 2020 à la publication inédite d’une tribune d’une quinzaine de hauts fonctionnaires de l’Education nationale dénonçant l’autoritarisme du ministre Blanquer. (...) évitant systématiquement les confrontations et débats pour mieux inonder l’opinion publique d’annonces sans contradiction ni contradicteur, méfiant à l’endroit des enseignants renvoyés à un statut de simples exécutants, refusant le dialogue et le compromis, adepte d’une gouvernance descendante, le ministre Blanquer pratique l’injonction et l’assertion systématiques sur l’air du “j’ai raison mais vous ne le savez pas encore”. 

″Écoles et Covid-19: tout va bien, tout est sous contrôle” 

(...) 

Uniquement préoccupé par la non-fermeture des écoles au détriment de la protection sanitaire des équipes éducatives (avec un refus réitéré de vacciner les enseignants pourtant en première ligne), des élèves et des familles, le ministre a géré la crise sanitaire à coups de protocoles jamais co-construits, constamment modifiés, toujours imposés et qui ont régulièrement placé les cadres intermédiaires de l’éducation nationale, les enseignants, les élèves, leurs parents et les collectivités dans des situations d’urgence et dans des contraintes sans cesse renouvelées. 

Cette volonté obsessionnelle du ministre Blanquer de tout vouloir contrôler alors que tout lui échappe se retrouve par ailleurs dans une sous-évaluation chronique des chiffres du Covid-19 au sein de l’Éducation nationale, accentuant un peu plus le décalage entre les discours du ministre et la réalité de la pandémie dans les établissements scolaires, générant une suspicion jusque dans les rangs des parlementaires de l’actuelle majorité.

À ce manque d’anticipation, à cette cacophonie et à cette improvisation récurrente vient s’ajouter le camouflet infligé au ministre par le président Macron quand, le 12 juillet, ce dernier annonce qu’il y aura bien une vaccination pour les collégiens et les lycéens à la rentrée de septembre, alors que quelques jours auparavant, Jean-Michel Blanquer déclarait que la vaccination sur le temps scolaire “désorganiserait le système et diminuerait le temps d’enseignement”.

Un “quinquennat Blanquer” d’hyper-fragilisation de notre École en termes de moyens, de caporalisation des personnels, d’aggravation des inégalités et de suppression de tout dialogue social avec les enseignants comme avec les familles: pour 2022, il est grand temps de tracer un nouvel horizon pour l’École de la République, il est grand temps de rendre enfin accessible une École qui tienne la promesse républicaine de démocratisation de la réussite, autour d’orientations et de valeurs qui portent un véritable projet de société.

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