Ces rituels qui organisent la vie scolaire : une importance à reconsidérer ?

Publié le 12 Octobre 2021

Eirick Prairat, Université de Lorraine

On compare souvent les établissements scolaires à de petites sociétés. Mais cette image traduit-elle bien toutes les spécificités de cette organisation ? Si la société rassemble une diversité de membres sous l’instance de la loi, la communauté se caractérise elle par son homogénéité et une vie rythmée par des usages répétés.

En ce sens, l’école tiendrait sans doute tout autant de la communauté que de la société. Elle a certes besoin d’un cadre juridique, nul ne le conteste, mais elle a aussi besoin de rituels. C’est ce que montraient de manière particulièrement convaincante Basil Bernstein et ses collaborateurs de l’Institut d’éducation de Londres dans leurs travaux il y a près de cinquante ans déjà.

La vie scolaire, notaient les chercheurs, doit s’organiser d’abord et avant tout autour de rituels. Ces formes sociales déjà écrites sont une culture concrète, une sorte de répertoire de situations permettant à chacun de se mettre en scène en toute sécurité. Ils proposaient alors de distinguer deux types de rituels : les rituels fédérateurs et les rituels différenciateurs.

Alors que se tourne la page de la rentrée et que les élèves et leurs classes ont pris leurs marques, revenons sur ces pratiques qui structurent la vie scolaire.

Rassembler et différencier

Les rituels fédérateurs ont vocation à réunir les membres d’un même établissement pour en faire une collectivité rassemblée. Ils sont encore appelés « rites de maison » car ils confèrent une identité à une institution. Ces rituels sont propres à une école donnée, ils sont partagés par l’ensemble des élèves et s’expriment dans le respect « de signes et d’emblèmes ».

Pour le dire autrement, les rituels fédérateurs donnent corps à ce que l’on appelle aujourd’hui une culture d’établissement : ce sont les journées d’accueil, les événements sportifs, les remises de prix, les fêtes de fin d’année…


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Les rituels différenciateurs délimitent au sein de cette même collectivité des petits groupes, en fonction « de l’âge, des rapports d’âge et du sexe ». Les rituels d’âge attribuent un statut particulier à chaque tranche d’âge et fonctionnent comme de véritables rituels de passage. Les rites de rapport d’âge montrent que les élèves entretiennent, au cours de leur scolarité, des rapports plus ou moins proches avec l’autorité.

Quant aux rites de sexe, ils soulignent la distinction garçon/fille. Si l’on peut légitimement oublier cette dernière catégorie car le sexe a perdu toute puissance distinctive, les deux autres types de rituels gardent leur efficience pour organiser la vie scolaire.

Ce que montraient finalement Bernstein et ses collaborateurs, c’est que la ritualisation de l’espace scolaire doit être envisagée selon une double perspective car le processus d’intégration scolaire est toujours un processus double. Il est non seulement un processus d’inclusion dans un ensemble relativement vaste (l’établissement, l’école…), il est aussi et en même temps un procès d’insertion dans un groupe restreint de pairs (la classe, le groupe d’activité…). Si la socialisation est tournée vers le « vivre ensemble », la sociabilité est, elle, soucieuse de l’échange.

La classe, une forme originale

La ritualité scolaire regarde donc de manière privilégiée l’univers de la classe. Celle-ci, faut-il le rappeler, est cette forme institutionnelle originale où l’on s’instruit en se socialisant et où l’on se socialise en s’instruisant. Elle est ce lieu où l’enfant, devenu élève, est confronté à une double altérité : celle de ses pairs et celle de la culture.

Qui ne voit que la classe, par ses dimensions restreintes et sa structure interactive, exige moins un ensemble de règles formelles qu’une organisation ritualisée ? L’étude par son rythme et sa structure répétitive exige, qu’on le veuille ou non, un ensemble de pratiques codifiées. Alors autour de quels rituels organiser la vie studieuse ?

La proposition que faisait Philippe Meirieu, à la fin des années 1990, mérite d’être examinée. Le pédagogue opposait deux types de rituels, les rituels fusionnels et les rituels-cadres. Les premiers demandent à la personne de renoncer à son identité pour se fondre dans une masse « qui ne lui restitue comme identité que sa seule appartenance au groupe et son adhésion à la fantasmatique commune ».

Les rituels-cadres, à l’inverse, sont des formes socialisantes qui n’effacent pas la singularité du sujet. Leur fonction : assigner des places et des limites, comme l’écrit Meirieu :

« Ce qui caractérise […] un rituel scolaire efficace, écrit Meirieu, c’est qu’il garantit à la fois la possibilité pour chacun de s’impliquer et de se rétracter, le fait d’avoir une place – qui ne doit pas être toute la place –, et de trouver un refuge quand il se sent menacé dans son intégrité ».

Une sociabilité de travail

Au sein de ces rituels-cadres, Meirieu distingue trois types de rituels :

  • les rituels d’aménagement du territoire, qui garantissent à chacun un espace personnel ;

  • les rituels de répartition du temps, qui précisent les lieux et places des différentes activités ;

  • les rituels de codification des comportements, qui garantissent la sécurité physique et psychologique des élèves.

Pour intéressante que soit cette proposition, ne faudrait-il pas la réajuster pour mieux scander le temps de l’étude ? Car les rituels ouvrent et ferment des épisodes dont la succession constitue la trame temporelle de notre être-ensemble studieux. Ils ponctuent et rythment. Ils délimitent des plages socialement différenciées dans le flot continu du temps.

Aussi suggérons-nous de penser plutôt la sociabilité de la classe autour de son activité centrale, l’apprentissage. Les rituels sont en effet toujours des manières de célébrer des valeurs qui comptent pour un groupe, de souligner ce qui vaut d’être préservé au sein d’une communauté. On distinguerait ainsi les rituels d’accueil (entrée en classe, appel…), les rituels d’échange (rituels de civilité, de prise de parole…), et les rituels d’activité (mise au travail, remise des travaux…). Si cette question de la ritualité mérite d’être revisitée, c’est bien parce qu’apprendre en classe c’est toujours apprendre ensemble.The Conversation

Eirick Prairat, Professeur de Philosophie de l’éducation, membre de l’Institut universitaire de France (IUF), Université de Lorraine

This article is republished from The Conversation under a Creative Commons license. Read the original article.

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