Cours HD2022: Regards sur l'activité professionnelle, psychologie ergonomique et didactique

Publié le 30 Octobre 2021

1/ la psychologie ergonomique s'intéresse aux connaissances psychologiques susceptibles de contribuer à l'ergonomie, au développement de connaissances sur le travail et aux interventions concernant l'analyse et la solution de problèmes ergonomiques.

2/ l'ergonomie dit quelque chose sur le travail. C'est une discipline qui vise à transformer le travail en fonction de critères qui s'inspire en grande partie à celui qui définit la transformation.

3/ la psychologie ergonomique comme la psychologie du travail peut avoir un versant appliqué qui devient alors une composante de l'ergonomie.

4/ pour la psychologie, le travail est considéré comme une activité. Visner déclare que la partie centrale et originale de l'analyse ergonomique du travail est l'analyse des activités. On parle d'ergonomie centrée sur l'analyse de l'activité.

5/ l'activité est celle d'un sujet, un agent ou un opérateur, qui possède ses propres fins qu'il poursuit en même temps que celles assignées par la tâche professionnelle, la prescription de travail. L'activité est donc un objet complet, inscrit dans un réseau de conditions qui la modèlent et qu'elle contribue inversement à modeler.

6/ l'activité dépend de l'agent ( ce sont les conditions internes qu'il exécute) et de la tâche (les buts, les conditions externes, techniques, sociales et organisationnelles). Tâche et agent sont à envisager conjointement par les caractéristiques de leur couplage. Les conséquences de l'activité agissent rétroactivement sur elle en fonction de leur adéquation aux objectifs poursuivis par l'agent, d'une part et fixés par la tâche d'autre part. Ces deux types de boucles de régulation donnent un caractère dynamique à toute activité. L'activité réalisée agit sur la tâche prescrite toujours incomplète et désincarnée, sur l'expérience professionnelle de l'opérateur, tout comme la tâche définit l'activité. Il y a des jeux de redéfinition, d'ajustement, de réorientation...

7/ pour la psychologie ergonomique, l'analyse psychologique du travail est celle de l'activité en situation de travail. Analyser le travail, c'est analyser les relations complexes et dynamiques entre les notions d’agent ( opérateur acteur ,tache) et activité. L'activité dépend de la tâche et des caractéristiques du sujet, mais elle peut contribuer en retour à la définition de la tâche à la transformation du sujet. L'étude d'un tel système fait d'éléments en interaction est difficile parce que l'étude de chaque terme ne peut être conduite qu'en référence aux autres qui agissent sur lui et sur lesquels il agit. Il existe un point de vue extrinsèque (ce que l'agent fait) constituant la tâche réelle par rapport à ce qu'il doit faire (la tâche prescrite) et aux conditions dans lesquelles il doit le faire. Le point de vue intrinsèque est le point de vue de l'agent ou du sujet au travail. C'est considéré l'activité à partir de caractéristiques du sujet qui travaille, c'est le point de vue de la psychologie différentielle quand elle vise à établir des relations entre des traits plus ou moins permanents de l'agent qui travaille et des aspects de son activité. Selon Leplat, chacun des deux points de vue est réducteur quand il est adopté de manière exclusive. Car, en fait, pour qui étudie l'activité, la tâche est considérée par rapport au sujet qui l'exécute et le sujet en relation avec son rôle dans l'exécution de la tâche. C'est dire que l'activité doit être conçue d'un double et que ceux-ci sont en étroite interaction. Il existe un couplage tâche et agent : l'activité transforme l'agent, l'exemple plus banal est celui de l'acquisition de l'expérience à travers les exceptions répétées de la tâche. L'activité transforme aussi la tâche de plusieurs manières, en modifiant les conditions d'exécution en cours de son déroulement et aussi en modifiant les caractéristiques de l'environnement pertinentes à l'exécution de la tâche. Il est ainsi difficile de dire qu'un novice et un expert exécutent la même tâche professionnelle. Ils poursuivent sans doute le même but général, mais par des voix différentes. Les conditions pour faire leur travail qu'ils prennent en compte ne sont pas identiques.

8/ l'analyse du travail renvoie aussi à l'analyse de l'activité collective. L'analyse de l'activité individuelle fait apparaître le rôle des autres agents en tant qu'ils conditionnent cette activité. La branche de la clinique de l'activité  s'intéresse davantage aux aspects du collectif de travail en développant les concepts de genre commun de travail lié à une histoire collective d'entreprise et de style lié à la biographie du travailleur et sa manière personnelle de traduire ce qu'il fait au travail selon un genre commun de pratique du travail.

9/ le point de vue de la tâche conduit à confronter l'activité à la tâche prescrite et à vérifier finalement si celle-ci en constitue un modèle acceptable. Si les écarts ne sont jugés que par rapport à la tâche prescrite, ils le sont de manière négative comme des infractions aux prescriptions. L'agent n'a pas fait ce qu'il devait faire. Mais ces écarts peuvent être aussi conçus dans une autre perspective, à partir de l'idée que l'agent de travail réalise une autre tâche que celle qui lui était proposée, et que ses écarts sont à lire dans la logique de cette nouvelle tâche, que l'agent déborde dans le bon sens de la tâche prescrite. Il existe la tâche que se fixe le professionnel et celle qu'il réalise. La tâche réalisée ou effective correspond à l'exécution proprement dite. L'analyste l'infère à partir d'éléments observables de l'exécution et elle constitue le modèle de cette partie de l'activité réalisée, c'est considérer l'activité comme l'élaboration par le sujet de sa propre tâche.

10/ l'élaboration de sa propre tâche prend en compte la tâche prescrite, plus les caractéristiques de l'agent comme ses compétences, ses motivations, sa personnalité, ses objectifs personnels, etc.

11/ la tâche est communément définie comme un but à atteindre dans des conditions déterminées. La tâche peut avoir plusieurs buts. Le but privilégié le plus souvent est celui de la production à obtenir. Il existe aussi des buts concernant la sécurité ou bien l'activité collective : par exemple, ne pas provoquer d'accident ou faciliter le travail des membres d'une équipe. Les buts peuvent être plus ou moins explicitement ou opérationnellement définis.

12/ les conditions relatives à l'activité sont à entendre de manière très générale comme tout ce qui contribue à moduler l'activité de l'agent (ou censé le faire). Les conditions externes sont d'ordre physique, technique, organisationnel, social, économique, etc.

13/ il existe une action de l'environnement sur l'activité avec une condition spécifique liée à la qualification de l'agent exécutant la tâche et une condition commune à d'autres tâches.

14/ la tâche à réaliser est une notion hypothétique, c'est ce que celui qui a conçu ou qui gère la tâche attend de celui qui va la réalité. Cette tâche est à distinguer de la tâche prescrite qui est une formulation à l'intention de celui qui doit l'exécuter. Elle est destinée à l’opérateur et conçue par un concepteur. Les deux tâches à réaliser et prescrites ne correspondent pas forcément. La tâche prescrite est marquée par la représentation que se fait son concepteur des opérateurs qui vont l'exécuter. D'où la manière de la rédiger et la présence d'implicites, en lien avec la compétence supposée de ceux qui auront à la réaliser.

15/ la transcription est le passage de la tâche à réaliser à la tâche prescrite. La transcription technique concerne directement celui qui conçoit l'installation technique et qui définit au futur utilisateur la manière de l'exploiter. Ces prescriptions dépendent des compétences supposées de l'utilisateur, des tâches concernées et des conditions de l'exécution de celles-ci. Il existe souvent plusieurs manières d'exécuter la tâche à réaliser donc de la transposer. Le concepteur est amené à en privilégier une qu'il considère comme optimale compte tenu d'une représentation qu'il se fait des moyens de cette exécution.

16/ l'analyse de la tâche doit être une entreprise rationnelle pour spécifier les processus ou les procédures devant être utilisées pour exécuter très efficacement une tâche de travail. C'est complètement lié au modèle fait du futur utilisateur, en particulier sa compétence, ce qu'il sait déjà faire. Si le concepteur possède une mauvaise représentation de cette compétence, cela entraîne des instructions ou prescriptions peu pertinentes que l'utilisateur comprend mal et finalement ne peut observer. C'est le couplage tâche et agent qui doivent être rationnels. Une tâche qui est rationnelle pour un agent ayant une compétence donnée peut ne pas l'être pour un autre qui ne l'a pas. Car il ne possède pas les mêmes outils pour exécuter la tâche, on parle aussi d'outils cognitifs.

17/ le degré d'explicitation de la tâche prescrite peut-être définie selon un grain plus ou moins fin, sous une forme plus ou moins abstraite. Le degré d'explicitation dépend aussi de la nature de la tâche. Lorsque la tâche est simple, répétitive, la procédure peut être finement décrite. À mesure que la tâche devient plus complexe, elle devient aussi plus difficile à procéduraliser, à décrire de façon opératoire pour l'agent. Le cas extrême est celui d'une tâche discrétionnaire ou la tâche est simplement définie par son but ou une mission ou des caractéristiques très générales. Alors, c'est à la compétence de l'agent que l'on s'en remet pour découvrir les procédés ou procédures qui permettront d'atteindre par lui-même le but (voir les métiers de l'enseignement et de la formation). La notion de tâche experte est définie après coup comme étant celle exécutée par un individu compétent, dans la mesure où il est possible de reconstituer les conditions du moment. Cette connaissance de la tâche experte fournit une grille de lecture de l'activité pour observer si l'agent suit ou bien s'écarte, pour voir ce qu'est la tâche effective et mieux comprendre ce que fait réellement le professionnel, pour saisir les mécanismes qui règlent son activité, un objectif purement ergonomique.  

18/ l'activité qui est l'objet de l'analyse psychologique du travail est celle visant l'exécution de la tâche prescrite. Du coup, la connaissance de la prescription est une des clés d'investigation de l'activité humaine. Aborder la genèse de l'activité à partir de la tâche prescrite consiste à se demander comment l'agent répond à cette tâche, comment il l'a transformé éventuellement en fonction de ses caractéristiques et de ses propres finalités. La tâche effectivement réalisée par l'agent ne correspond pas à la tâche prescrite du fait d'un écart entre tâche prescrite et tâche réelle qu'on appelle l'activité. Celle-ci constitue justement l'exécution même de la tâche et des représentations qui l'accompagne et qui la guide. L'activité est constituée par cet ensemble qui participe à l'interaction entre le professionnel et la tâche prescrite dans une situation donnée. La tâche prescrite produit une représentation que se fait le professionnel où interagissent le niveau d'expertise de l'agent, la connaissance du contexte de travail, et l'histoire du professionnel. L'expérience de l'opérateur l'amène à supposer ce que l'organisation attend de son travail même quand ce n'est pas explicite. Car on n'explique pas tout ce qu'il faut faire parce que c'est impliqué dans la qualification aussi du professionnel. Et par ailleurs, tout ne serait pas toujours explicable. Comme la tâche prescrite est un modèle incomplet avec beaucoup d'implicites, il existe une définition de la tâche qui consiste en une opérationnalisation de la tâche en fonction des conditions présentes, du contexte, de la situation de la tâche.

19/ la redéfinition s'impose d'autant plus et sera plus difficile quand la tâche et l'agent ne sont pas en phase, ne sont pas adaptés l'un à l'autre. Ce couplage entre la tâche et le professionnel est interprétable comme le degré de compatibilité entre eux. On peut dire que l'agent et la tâche se co- déterminent, c'est-à-dire que l'agent module la pertinence des conditions de la tâche à partir de ses caractéristiques et les conditions de la tâche modèlent éventuellement certaines caractéristiques de l'agent. La tâche redéfinie est ainsi un compromis entre deux finalités : celle-ci constitue un élément capital de libération de l'activité. Elle présente toujours une certaine empreinte de la tâche prescrite même quand elle est définie. Mais l'activité de l'agent traduit notamment ses compétences, ses motivations, son système de valeur, etc. Une appropriation de la tâche influe sur l'identité du professionnel et le partage du point de vue sur la tâche en fonction du collectif de travail. Il y a une circulation de co-influences entre tâche, agent, environnement et collectif de travail.

20/ selon Leplat, l'activité exprime en même temps la tâche prescrite et l'agent qu'il exécute. Elle exprime la tâche prescrite, car elle constitue un élément central de l'activité qui en porte toujours l'empreinte. De plus, l'activité exprime aussi l'agent, car elle traduit ses compétences, ses motivations, son système de valeur, etc. Comme la tâche est modifiée éventuellement par l'agent qui la réalise, cet agent est façonné en retour par la tâche prescrite qui provoque chez lui diverses manières de faire. Il existe donc vraiment une étroite interaction entre la tâche prescrite et le professionnel qui exécute plus ou moins à sa manière son travail.

21/ l'analyse du travail met en jeu 3 notions essentielles qui sont l'agent ou le professionnel (sujet, opérateur, acteur, expertise, expérience), la tâche (prescription forte/faible) et l'activité  (compromis situation, conditions, prescription). Analyser l'activité revient à étudier les relations dynamiques entre ces trois notions. Le professionnel intervient de 2 manières dans l'activité : comme système de traitement de la tâche de travail à effectuer et comme individu visant ses propres fins de par son activité. Au travail, le professionnel cherche aussi à se réaliser, à se valoriser, acquérir un certain statut, à être reconnue par ses collègues. L'analyse de l'activité en partie celle de compétence mise en jeu pour l'exécution de la tâche. L'analyse de l'activité met à jour des méta  compétences comme une compétence métacognitive à s'auto évaluer et une compétence fonctionnelle comme celle de savoir créer des outils, des savoir-faire et savoirs.

22/ Leplat a défini la notion de compétence incorporée. Ce sont des compétences qui font corps avec l'activité du professionnel qui n'en a pas conscience  ni de leur existence  ni de leur genèse. Souvent elles conditionnent la réussite et l'efficacité professionnelles. L'analyse du travail permet de les faire émerger notamment grâce aux enregistrements vidéo du travail effectif et aux autoconfrontations menées entre praticiens et chercheurs/ergonomes/formateurs. Certains schèmes d'action (ou organisations invariantes de l'activité dans une classe de situation donnée, selon Vergnaud) peuvent émerger et s'avérer riches d'une expertise en acte.

23/ selon Rabardel, la constitution de savoirs est subordonnée à l'agir. On peut alors distinguer au travail 2 sujets : le sujet capable qui dit d'abord "je peux" avant de dire "je sais" qui est du ressort du sujet épistémique. C'est l'action qui gouverne le sujet capable. Le sujet capable est inscrit dans une communauté de praticiens, dans des rapports sociaux. Il produit des activités encadrées par des normes qui répondent à des motifs qui poussent vers des buts. Il construit un certain nombre de ressources qu'il mobilise, qu'il élabore et avec lesquelles il fait corps. Cela forme une activité constructive de soi. Rabardel développe ainsi la distinction entre activités productives de biens et de services et activités constructives de développement de soi, de compétences et de stratégies au travail  même.

24/ Rabardel a développé une théorie des outils et objets. Il s'inspire de la démarche de Vygotski qui distingue les instruments psychologiques comme instrument à soi-même et les instruments techniques comme instrument à soi-même et à autrui. Par exemple le nœud dans le mouchoir qui est destiné à se souvenir qu'il faut se souvenir pour autrui. L'activité constructive du sujet qui vise à l'élaboration de ses ressources porte sur l'artefact qui est, ce qui est donné au sujet de l'extérieur. Le professionnel utilise et transforme l'instrument par un mouvement d'instrumentation; il s'agit d'un processus de genèse instrumentale convoquant artefact et schème. C'est essentiel pour le sujet qui réalise son système de ressources pour agir. L'activité constructive produit des capacités de faire et d'agir à l'intérieur même de l'activité productive. Son enracinement dans l'activité productive est en même temps détaché.

25/ de l‘immersion et du détachement par-delà la singularité, doivent s'élaborer des invariants, qui vont produire des capacités d'agir. Pour simplifier, on pourrait dire de l'activité constructive qu'elle a les pieds et les mains dans le productif, mais que  la tête est ailleurs. L'activité constructive est au service du sujet de demain, au service d'un pouvoir d'agir pour l'avenir proche ou lointain. La genèse instrumentale apparaît lorsque l'artefact qui est un outil pour l'action devient une appropriation du sujet en activité qui le fait sien, qui le personnalise, le fait entrer dans son activité. Il fait entrer du sujet dans l'artefact. On est alors dans un mouvement d'instrumentation, c'est utiliser et transformer soi-même l'instrument.

26/ la dimension constructive se réalise dans et contre la dimension productive. Il existe dans les ressources techniques que sont les instruments pour les sujets un rapport technologique, un rapport instrumental et un moindre rapport épistémique. Ce sont aussi des objets de médiation, comme intermédiaire entre sujet et activité avec prise de connaissance sur les objets de l'activité, médiation pragmatique orientée vers l'action, médiation  réflexive du sujet à travers les instruments. Le sujet connaît et se transforme lui-même dans une sorte d'usage de soi-même par soi-même. Il apparaît aussi une médiation interpersonnelle très présente dans les activités collectives entre les professionnels au travail.

27/ la didactique est l'outil de transformation des professionnels en formation qui pourront partager leurs compétences incorporées, leurs savoirs d'action, leurs manières de comprendre les prescriptions et les redéfinir, leurs utilisations d'outils et leurs appropriations/instrumentations. Dans cette perspective, l'analyse du travail permet d'élaborer des plans de formation efficaces en accord avec le terrain, c'est développer une didactique professionnelle.

28/ l'action didactique renvoie à ce qui se passe quand quelqu'un enseigne quelque chose à quelqu'un d'autre. Le terme enseigner demande le terme apprendre, le terme apprendre demande le terme enseigner/former. L'un et l'autre sont indissociables. On peut apprendre quelque chose sans être formé, mais il existe des moments où une situation didactique est nécessaire pour accroître des compétences au sein d'une institution didactique.

29/ l'action didactique est à considérer comme une action conjointe, fondée sur une communication entre le formateur et des apprenants. C'est donc une relation qui actualise l'action et qui est actualisée en retour par celle-ci. Cette relation se centre sur un objet précis : le savoir qui doit être transmis et acquis.
Un contrat didactique est indispensable pour lier les parties et donner une signification à l'intervention de formation d'adultes. Cette action est organiquement coopérative, nous dit la théorie de l'action conjointe en didactique (TACD). Cette action est dialogique, transactionnelle et réactive : à chaque acte de l'un répond l'autre en fonction d'un milieu pour apprendre et d'une temporalité. La TACD modélise cela comme un jeu didactique d'apprentissage.  

 

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